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Comment percevez-vous l’ évolution du discours public sur les questions raciales, identitaires et mémorielles en France— et votre film arrive-t-il à ce moment précis par hasard ou par nécessité?
Je ne crois pas au hasard. Si j’ ai mis vingt ans après mon mémoire pour faire ce film, c’ est que j’ avais besoin de travailler ces questions en moi avant de pouvoir les offrir aux autres. Et c’ était le bon timing. Le film me dépasse aujourd’ hui. Il a une portée éducative que j’ anticipais, mais aussi une dimension thérapeutique que je n’ avais pas prévue. Des gens se sentent libérés après l’ avoir vu. Mon film crée un espace qui manque visiblement: pour déposer des fardeaux, mettre des mots sur des maux, surtout pour les générations plus anciennes qui ont vécu avec l’ impossibilité d’ exprimer leurs ressentis au sein de leurs familles. Je l’ ai compris lors de la projection-débat à la Sorbonne, avec le soutien du CM98: près de 500 personnes se sont déplacées sans effort de communication particulier. Le film avait auparavant été projeté à l’ Assemblée nationale avec le soutien du député Jiovanny William— là aussi, un nombre d’ inscriptions record. Depuis, j’ ai été accompagnée par la députée Maud Petit et l’ ancien député européen Max Orville. C’ est pourquoi je ne propose désormais que des projections-débat: les gens sortiraient frustrés sans pouvoir s’ exprimer. Et comme c’ est un film dense— 31 minutes très concentrées— beaucoup me disent, en le revoyant, avoir l’ impression que j’ y ai ajouté des éléments. Non: c’ est simplement que le cerveau n’ a pas le temps de tout absorber la première fois, surtout quand l’ émotion est forte. J’ essaie, quand c’ est possible, de faire venir des personnalités pour enrichir les débats: spécialistes, réalisateurs, auteurs, politiques. J’ ai eu la chance d’ avoir des présences comme Euzhan Palcy, Firmine Richard, Claudy Siar, ou encore Galiam Bruno Henry.
Engagements & Transmission
Votre collaboration avec le Prince Serge Guézo, votre engagement pour les cultures afro-créoles dans le jeu vidéo, votre cinéma— voyez-vous un fil conducteur entre tous ces engagements? Qu’ espérez-vous transmettre avec LAPO CHAPÉ?
Oui, il y a un lien total, et mon parcours est cohérent même s’ il est parfois inattendu. Dans le jeu vidéo, j’ ai choisi délibérément un positionnement afro-créole, là où tout était à construire et où très peu croyaient.
Le prince Serge Guézo, lui, cherchait à recréer des ponts entre les Afro-descendants et le continent africain, notamment avec le Bénin— terre d’ origine de nombreux déportés qui ont atterri aux Antilles françaises. Il était persuadé que le cinéma était ma voie, bien avant que je le sois moi-même. Il avait raison, et je regrette qu’ il ne soit plus là pour le voir. Ce fil conducteur, c’ est la mise en lumière de ce qu’ on efface, de ce qu’ on minore, de ce qu’ on nie. Que ce soit dans le jeu vidéo, par ma collaboration avec notre pionnière et Chevalier de la légion, Muriel TRAMIS pour son prochain jeu Remembrance: les Jarres d’ or de la Pelée, au cinéma ou à travers mes engagements associatifs, auprès de l’ AJU- CA( Association des Jeunes Ultramarin pour le Cinéma et l’ audiovisuel) dont je suis désormais co-présidente par intérim avec Orana Larthomas. il s’ agit toujours de rendre visible ce qui a été rendu invisible.
Quels projets souhaitez-vous construire à l’ avenir— une série documentaire sur la couleur, l’ identité et la mémoire? Et si vous pouviez adresser un message à la jeune Mélissandre de ses premiers tournages, que lui diriez-vous?
Je souhaite d’ abord proposer une version longue de LAPO CHAPÉ, qui intégrerait des éléments historiques supplémentaires et des thématiques encore inexplorées autour de la couleur de peau. Et au-delà, j’ ai l’ ambition d’ une série documentaire sur différents continents, pour explorer cette question à l’ échelle mondiale— ce qui demandera bien sûr d’ autres moyens.
À la jeune Mélissandre, je dirais qu’ elle a bien bossé, et que je suis fière d’ elle. À l’ époque de mon mémoire, j’ étais torturée par ces questions de métissage et d’ identité raciale, qui ont eu un impact profond au sein de ma famille. Il m’ a fallu beaucoup de temps pour assainir ce terrain, dans mon esprit et dans ma chair— parce qu’ on hérite de ce qui n’ est pas dit mais qui a été vécu et ressenti par nos ancêtres. Je parle ici de mémoire cellulaire, de psychogénéalogie, deux dimensions que j’ ai voulu intégrer dans le film et que je trouve encore trop peu développées. Avant même de faire LAPO CHAPÉ, j’ avais réussi à résoudre des problématiques familiales héritées de ces questions. Je suis fière d’ avoir peut-être libéré certaines douleurs qui existaient au sein de ma lignée. Mes deux parents ont pu voir le film sur grand écran. Mon père l’ a vu le 11 mars dernier au centre Paris’ Anim du 19e arrondissement— tout près de là où j’ ai grandi. Pour moi, c’ était tout un symbole.
Flashmag! Edition 171 Avril 2026
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