Flashmag! Issue 171 April 2026 Flashmag! Issue 171 April 2026 Flashmag! Numéro 171 Avril 2026 | Page 28

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Flashmag! Issue 171 April 2026
Rémi Martin avait souhaité enrichir son projet initial— déjà centré sur l’ identité à travers la gémellité— la fécondation in vitro( le titre est“ L’ autre, ou Mona in vivo“ en y ajoutant la dimension du métissage, à partir de ma propre expérience. Ce que je trouvais remarquable chez lui, professeur de littérature et philosophie, c’ est qu’ il créait un vrai espace d’ expression pour des jeunes de milieux et d’ origines divers. Pour mon mémoire de fin d’ études en école de commerce, j’ ai travaillé sur l’ image des Noirs dans la publicité française, en m’ impliquant bénévolement au CM98. Ce travail m’ a profondément marquée. J’ avais voulu y intégrer la classification de Moreau de Saint Méry— un document que j’ avais découvert grâce au CM98 et qui était alors très peu connu. On m’ avait autorisée à le placer uniquement en annexe. Ce document, je l’ ai finalement utilisé dans mon film. J’ avais
protégé mon mémoire avec une enveloppe Soleau, avec l’ intention de l’ éditer un jour. Ce que j’ ai fait en 2016 puis en 2024, juste avant de commencer LAPO CHAPÉ. L’ élément déclencheur est survenu fin février 2024, lors d’ un Black in Gaming Meetup de l’ association professionnelle Afrogameuses dans les locaux d’ Ubisoft. En sortant, nous sommes allés manger avec des inconnus et nous avons parlé de choses très intimes: la couleur de peau dans nos familles, dans nos milieux professionnels, dans nos institutions. C’ est là que j’ ai eu mon eurêka: reconstituer ce type d’ expérience, et en faire le cœur de mon film, autour de ce fameux document.
Filmographie & Vision artistique.
La dualité, le double, la ressemblance traversent toute votre filmographie— jusqu’ à la co-réalisation avec votre sœur jumelle de L’ autre ou Mona in vivo. Pourquoi ce thème vous poursuit-il avec une telle constance? Pour ce court-métrage, j’ avais simplement dit à Rémi Martin que j’ avais une sœur jumelle. Il a trouvé cela magique et a approfondi l’ écriture en conséquence. Nous étions toutes les deux actrices. La dualité reste un champ important dans ma vie, du fait même de ma gémellité et de ma double identité ethnique. Naître jumeau crée une forme d’ attachement mental à « un second » dont il faut apprendre à se séparer. Quant à l’ identité ethnique, il y a eu un temps où je sentais devoir choisir entre mon côté afro-descendant et mon côté caucasien. Ce n’ est plus le cas. Je me sens bien dans ma peau, avec mes composantes multiples, sans ressentir le besoin de choisir. Mais mes engagements portent toujours sur ce qu’ on appelle la diversité: les cultures créoles à travers mes podcasts pour l’ AJUCA, ou les créateurs africains et ultramarins dans l’ industrie du jeu vidéo.

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Quel lien faites-vous entre votre thèse sur l’ image des Noirs dans la publicité française et votre travail cinématographique actuel? La recherche académique a-t-elle changé votre façon de filmer?
La recherche académique n’ a pas directement influencé ma façon de filmer. J’ ai fait ce film sur un claquement de doigts, avec un budget proche de zéro, grâce à des belles âmes qui ont accepté de s’ impliquer bénévolement. Je n’ ai pas suivi les règles de l’ art— mes cours d’ audiovisuel datent et je suis quelqu’ un de spontané, dans l’ improvisation permanente. Le film lui ressemble. Ce qui m’ a poussée, c’ est l’ urgence: je voulais soumettre au Festival international pan-africain de Cannes. J’ ai tourné la dernière semaine d’ avril pour déposer le 30 avril à 23h59. Le montage a d’ abord été réalisé avec Alexis Krüger, puis j’ ai repris le travail avec l’ agence EKLEP- SIS. Ce que j’ avais bien en tête, c’ était la problématique centrale— celle qui m’ avait travaillée dès 2004 et que l’ expérience du Black in Gaming Meetup avait ravivée. La table ronde était pour moi le dispositif créatif le plus important, le plus inédit. Les interviews individuelles venaient apporter du contexte.
LAPO CHAPÉ— Sens & Dispositif
LAPO CHAPÉ est une expression qui vous accompagnait depuis l’ enfance. Que signifie-t-elle pour vous aujourd’ hui, et pourquoi en faire le titre d’ un film? Petite, je ne savais pas précisément ce que ça voulait dire, mais je sentais que c’ était positif dans la bouche de l’ entourage de mon père en Martinque. Ce qui m’ était resté en mémoire, c’ était plutôt la forme guadeloupéenne: po chapé. Aujourd’ hui, cette expression résonne profondément avec mon parcours professionnel. Du fait de ma couleur de peau claire, de mes cheveux facilement modifiables, de mon prénom et nom très français, j’ ai eu accès à des espaces où d’ autres personnes racisées ne pouvaient pas entrer. Quand j’ ai accompagné Sidick Bakayoko pour promouvoir les studios africains sur la scène internationale, j’ ai mesuré le poids de cette réalité. En 2018, associer les mots « jeu vidéo » et « Afrique » n’ était tout simplement pas crédible aux yeux des Occidentaux. Ma couleur de peau, et peut-être aussi le fait d’ être une femme dans une industrie très masculine, m’ ont permis de porter ce projet sans complexe. C’ est ça, LAPO CHAPÉ: la couleur de peau qui échappe à un système oppressif. Je voulais un titre en créole, qui porte la notion de couleur de peau sans la nommer explicitement, qui interroge ceux qui ne le connaissent pas et reconnaisse ceux qui sont concernés.