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Flashmag! Issue 171 April 2026
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Le pétrodollar fissure: l’ arme monétaire s’ érode
La deuxième clé de lecture est économique, et elle est peut-être la plus décisive à long terme. Depuis la fin de la convertibilité or-dollar en 1971 et l’ accord pétrolier américano-saoudien de 1974, le dollar ne repose plus sur une valeur intrinsèque mais sur une obligation géopolitique: tout le pétrole mondial est facturé en dollars. Ce mécanisme— le pétrodollar— a donné aux États-Unis un privilège exorbitant: la capacité de financer leurs déficits à coût réduit, d’ imposer des sanctions économiques dévastatrices à n’ importe quel État en le coupant du système SWIFT, et d’ exercer une tutelle indirecte sur l’ économie mondiale. Le dollar n’ est pas seulement une monnaie. C’ est une arme. L’ Iran en a été l’ une des victimes les plus systématiquement visées. L’ exclusion de Téhéran du réseau SWIFT en 2012 a provoqué une contraction immédiate de son économie, une chute de 50 % de la valeur du rial, une désorganisation des échanges commerciaux. Mais elle a aussi produit un effet que ses concepteurs n’ avaient pas anticipé: elle a contraint l’ Iran à innover. À développer des systèmes de paiement alternatifs avec la Russie, à commercer en monnaies nationales avec la Chine et l’ Inde, à recourir au troc et à la compensation directe pour contourner les circuits financiers occidentaux. Ce que l’ Iran a expérimenté sous la contrainte est devenu un laboratoire pour le reste du bloc anti-hégémonique. Aujourd’ hui, la Chine— premier importateur mondial de pétrole— règle une partie croissante de ses achats énergétiques en yuan, notamment à la Russie depuis l’ invasion de l’ Ukraine en 2022. Les pays du BRICS ont, lors de leur sommet de Johannesburg en 2023, formalisé la réflexion sur une monnaie commune ou un système de règlement alternatif. L’ Arabie saoudite elle-même discute ouvertement de contrats pétroliers non libellés en dollars avec certains partenaires asiatiques. Le Venezuela et Cuba, sanctionnés depuis des décennies, ont construit des économies de survie entièrement désarrimées du système financier occidental. Le dollar n’ est pas mort. Sa part dans les réserves mondiales reste majoritaire— autour de 58 % en 2024. Mais elle a chuté de 71 % en 2001. La direction du mouvement est claire. Et chaque sanction unilatérale américaine accélère paradoxalement cette dédollarisation, en convainquant davantage de pays de ne plus dépendre d’ une monnaie qui peut être retournée contre eux comme une arme.